Qui a peur de YellowKorner ?

Jeudi 12 Novembre 2015 12:06:56 par Emilie Lemoine dans Editos

Pas nous ! Bon, peut-être parce que, déjà, on n'est pas photographe, ça aide, semble-t-il. Ensuite parce qu'a priori – en faisant abstraction pour le moment des conditions de rémunération des dits photographes, sujet sur lequel nous reviendrons plus tard - on n'a rien contre la « démocratisation de la photographie d'art ». Même si la standardisation des goûts peut finir par lasser, comme le notait Safia Belmenouar en 2012, au sujet des stratégies d’implantation internationale menées par Lumas ou par YellowKorner. New York en noir et blanc, New York la nuit avec toutes ses lumières ou New York et son sempiternel Brooklyn Bridge étirant sa carcasse d'acier dans les brumes matinales. Ca fait beaucoup (trop) de New York, mais c'est toujours mieux qu'un banc de dauphins au soleil couchant. Et un Ikéa de la photo, ne soyons pas hypocrite, ça fait toujours plaisir, même s'ils ne vendent pas de Daim, de rollmops ou de boulettes aux herbes.

Mais bref. La question faussement naïve - et néanmoins subtilement allusive à la littérature et au théâtre, spéciale dédicace à Virginia et Edward - « Qui a peur de YellowKorner ? » nous est venue en observant la multiplication des ventes de tirages d'auteurs sous la forme de séries de plus ou moins grandes cartes postales.

Lundi dernier par exemple, Magnum lançait en ligne une vente de tirages dédicacés et/ou estampillés au prix de 100 dollars l'unité. Au menu : du Robert Capa, de l'Elliot Erwitt, du Steve McCurry ou du Raymond Depardon, entre autres. Ce qui est amusant, c'est que finalement Magnum surfe presque sur la même vague que YellowKorner : la mise à disposition à un plus grand nombre d'amateurs de véritables « œuvres d'art ».

Or, les clichés en question, s'ils sont bel et bien le fruit de créateurs doués et reconnus, ne sont naturellement pas numérotés et ne relèvent donc pas du statut de « tirage original » (et ne sont donc pas à proprement parler des « oeuvres d'art »). Ce dernier, selon l’UPP, ne concerne en effet que des photographies prises par l'artiste, tirées par lui ou sous son contrôle, signées et numérotées dans la limite de trente exemplaires, tous formats et supports confondus (article 98 A du CGI). On est évidemment ici loin des 30 exemplaires ou d'un tirage personnel de l'artiste - rendu particulièrement compliqué pour ceux qui sont décédés – puisque les clichés sont tous traités numériquement par Magnum.

C'est que le numérique a tout envoyé balader ! Pour le pire comme pour le meilleur. Il est loin le temps où certains photographes brûlaient leurs négatifs une fois les 15 ou 30 tirages effectués. À la fin de sa vie, le fils d'Edward, Brett Weston, les a tous brûlés : autant dire que les tirages restants ont acquis une valeur incontestable et font de lui d'office un photographe d'enchères. Magnum aurait-elle au moins le mérite de proposer aux acheteurs une alternative à Drouot ou à YellowKorner ? N'est-ce pas là une initiative louable ? Ne pourrait-on pas pousser un peu au niveau du format ? La carte postale, c'est un peu le timbre poste de la photographie : on n'y voit quand même pas grand-chose...

Et dans l'histoire, qu'en est-il des photographes ? Comment s'en sortent-ils ? En 2009, un photographe décidait lui aussi de brûler ses négatifs. Mais pour d'autres raisons que Weston. Jean-Baptiste Avril–Bodenheimer voulait protester contre le sort réservé à sa profession. Car comme le rappelait Pierre Assouline : « C’est le seul moyen à sa disposition pour rappeler à la société que l’oeuvre d’un artiste représente du travail, et que ce travail-là aussi se paie. »







Emilie Lemoine

Commentaires

« J'ai 3 photos en vente chez YK. depuis juin 2016…je touche 1,80€ par tirage 40x50 vendu 72€ et 15€ pour un format de 10x150cm vendu 900€……en 6 mois j'ai gagné 110€ pour 17 tirages vendus….Super non ? »

eric neveu | Signaler un abus 2017-11-02 17:21:40

« "Mais grâce à des distributeurs comme YK, le public a aujourd'hui une idée plus claire de ce que peut être un tirage d'art...". Yellow Korner ne vend pas de tirages d'art, il vend des images, de différentes natures, très essentiellement décoratives, le plus souvent d'une complète indigence intellectuelle, et provenant de photographes professionnels qui étalent à travers cette enseigne leur rapport complètement faussé à la notion d'oeuvre d'art. Une technique parfaite ne fait pas d'une photographie une oeuvre, c'est un travers ancien et persistant dans le milieu de la photographie. Yellow Korner relaie, amplifie et inculque auprès de son public cette conception fausse, trompeuse et dangereuse de la création artistique. »

Yann Lestrat | Signaler un abus 2015-01-12 9:14:47

« Je me souviens du geste de Jean-Baptiste... Nous étions nombreux à désirer baisser les bras en 2009. A titre personnel, j'ai décidé cet été de rompre avec le site portfolio pour ouvrir un espace de vente d'éditions limitées. Le message est clair : l'auteur vit de la vente de ses tirages d'art et non pas d'un simple regard offert au fil d'une balade sur le web. La conception d'un tel site (http://www.lg-galerie.com) est un peu plus complexe, mais le résultat remet les pendules à l'heure. Notre travail peut être mis en valeur, nos prix clairement indiqués et l'acquisition simplifiée. Rien ne remplacera jamais le contact auteur/acheteur dans un atelier... Mais grâce à des distributeurs comme YK, le public a aujourd'hui une idée plus claire de ce que peut être un tirage d'art... En ce sens, nous pouvons les remercier. »

Laurence Garçon | Signaler un abus 2015-12-11 13:24:10

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