Interview de Françoise Huguier : « Au début, pour moi, tout était assez surréaliste »

Jeudi 05 Janvier 2017 11:20:15 par Emilie Lemoine dans Interviews

Virtual Seoul © Françoise Huguier
La Corée du Sud examinée à travers la lorgnette de Françoise Huguier. Pour l'occasion, la photographe a voulu déshabiller le petit chien de son affiche. Elle est allée voir ce qui se cache sous le tulle et derrière les couleurs acidulées de la K-pop. Avec elle, nous découvrons une ville de Séoul virtuelle, obsédée par la performance et le scalpel, suicidaire aussi, pauvre parfois, et complètement étonnante. C'est du moins ce qu'elle y a vu. Son Virtual Seoul est un travail documentaire et personnel qui se décline en un ouvrage et une exposition. Pour se faire une idée, on file voir (gratuitement) ses images au Carré Baudoin jusqu'au 21 janvier. Pour mieux comprendre sa démarche, on l'écoute nous raconter son aventure.



Virtual Seoul © Françoise Huguier




Pourquoi avoir choisi la Corée du Sud comme sujet d'inspiration ?

J'y étais allée en 1982, à Séoul et ailleurs, pendant plusieurs mois, et je voulais savoir ce qu'il s'était passé en trente ans. En 2009, j'ai travaillé sur les classes moyennes à Bangkok, Singapour et Kuala Lumpur. Au sein de la communauté chinoise, j'étais devenue amie avec des jeunes d'une école d'art qui m'ont fait découvrir la K-pop (abréviation de Korean pop, NDLR). Ils m'ont amenée au concert de G-Dragon, une grande star de cette musique. J'y suis allée et je les ai photographiés. De leur côté, les parents regardaient les « drama » coréens. Je me suis dit que le changement était vraiment dans l'influence de la culture populaire coréenne et j'ai voulu aller voir ce qu'il se passait... En 2014 et 2015, j'ai fait trois voyages à Séoul, un premier voyage de deux mois et demi, un deuxième voyage d'un mois et demi et un troisième voyage d'un mois.

Comment la ville de Séoul a-t-elle évolué entre 1982 et 2015 ?

Au début des années 1980, Séoul était en construction, une sorte de ville squelette. On détruisait tous les vieux quartiers. J'ai eu l'impression que c'était un pays du tiers-monde à l'époque. Le développement s'est fait très vite. Aujourd'hui, la Corée du Sud est devenue un pays de consommation énorme, et cela rapporte de l'argent ! A Séoul, les boutiques sont ouvertes jusqu'à 23h. C'est une ville qui s'anime la nuit, contrairement à la journée. Ce qui est intéressant et que l'on voit sur les photos, c'est que derrière toutes les grandes avenues bordées de grands immeubles en verre de cinquante étages, on trouve des petites ruelles qui ressemblent un peu à des décors japonais. Malheureusement, ils vont tout raser.

Quelles différences entre ses habitants de l'époque et ceux de maintenant ?

Sur les photos de 1982, on voit des jeunes femmes permanentées, alors que maintenant elles ont toutes les cheveux raides. Il n'y a que les vieilles femmes qui ont encore des permanentes, comme dans les colathèques (bars dansants fréquentés par le troisième âge coréen, NDLR). Et puis aujourd'hui, il y a la chirurgie esthétique. Il y a des avenues entières de cliniques et d'énormes publicités dans le métro. Désormais dans les familles, on offre une opération aux enfants quand ils ont leur bac. Ce qui est important, c'est d'avoir le menton en V, la « V face » (« visage en V », NDLR) comme ils disent. C'est une vieille tradition en Corée : il faut avoir un bon physique pour avoir un mari et être bien situé dans la société. Même les garçons y passent, parce que pour rentrer chez Samsung, il ne faut pas être moche ! Si vous n'avez pas le physique parfait, vous êtes « prolétaire de la beauté », j'adore ce terme (rires).



Virtual Seoul © Françoise Huguier


Virtual Seoul © Françoise Huguier




Cette (re)découverte de Séoul semble avoir été totale...

Au début, pour moi, tout était assez surréaliste. Comme le dernier métro qu'ils ont construit par exemple, il est absolument fascinant ! Il n'y a plus de pubs sur les quais, mais la vidéo est dans les vitres du métro et apparaît quand les wagons entrent dans le tunnel.

Dans les métros, il y a aussi plein de petites vidéos pour vous éduquer. Patrick Maurus (professeur à l’INALCO qui a écrit les textes de l'ouvrage Virtual Seoul, NDLR) m'a expliqué qu'après la guerre, la Corée du Sud était un monde de paysans qui, au début, crachaient et faisaient pipi dans le métro. Il a donc fallu les éduquer, notamment à travers ces vidéos. J'en ai trouvé une où l'on vous dit de ne pas prendre de photo sous la jupe des filles ou une autre qui vous dit comment tenir la rampe. C'est assez étonnant !

Ce pays m'a énormément « inquiétée » et je ne vous raconte pas les temples protestants ! C'est d'un luxe incroyable, car les Coréens donnent beaucoup d'argent. C'est venu avec les Américains - il y a encore cinq bases américaines là-bas. Dans la rue, on croise aussi beaucoup d'hommes-sandwiches, avec des grandes croix et qui essaient de vous convertir. Ne vous inquiétez pas avec Fillon, ça va être comme ça (rires) !

La photo du girls band La Boum s'inspire de la Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2016). L'univers K-pop est visuellement très puissant : les formes, les gadgets, les couleurs... De quoi séduire la photographe de mode qui est en vous ?

Oui ! La série que j'ai faite est vraiment une série de mode. Alors il a fallu que je leur explique qui était Marie-Antoinette évidemment. J'ai trouvé un studio de mariage qui ressemblait à Versailles. J'ai loué les lumières. Et après j'ai quand même négocié pendant un mois pour réussir à avoir les filles afin de les photographier. C'est un milieu qui rapporte énormément d'argent. Les filles ont entre 14 et 18 ans. Elles sont en pensionnat et le disque avait été financé par une clinique de chirurgie esthétique. C'était la totale ! Le plus difficile sur les prises de vue a été de leur expliquer comment on prenait la tasse de thé en France dans la haute société... avec le petit doigt !



Virtual Seoul © Françoise Huguier


Deux-trois mots sur la série Disconnectiong People de Julien Falsimagne, qui fait la transition entre le rez-de-chaussée et l'étage de votre exposition.

Julien est photographe depuis dix ans et a été mon assistant pendant très longtemps. J'ai décidé qu'à chaque fois que je ferais une grande exposition, j'inviterais un jeune photographe. Je suis un peu militante. Julien était là pour le premier voyage et a travaillé sur le métro et sur le protestantisme. Il a fait cette série sur les usagers et leurs écrans tactiles et je lui ai proposé d'exposer à mes côtés.

Derrière cette « Virtual Seoul », celle de la consommation à outrance et des nouvelles technologies, il y en a une autre, sans doute plus concrète, que vous montrez par exemple à travers les colathèques et les cabarets de Jongno.

Là où j'habitais, il y avait un tailleur qui vendait des costards incroyables ! Quand je lui ai demandé pour qui étaient ces costumes - que je ne voyais pas dans la rue -, il m'a expliqué qu'ils étaient pour les gens des « colathèques ». Ce sont des boîtes de nuit pour vieux, pas chères et ouvertes toute la journée, fréquentées par une petite classe moyenne qui a réussi à se payer une retraite. L'important, c'est de se montrer, donc le vêtement, la coiffure et les bijoux comptent énormément. On vient et on danse toute la journée. On ne ramène pas sa femme, on vient avec sa « lover ». Comme souvent les mariages ont été arrangés, les hommes disent : « Attendez, avec un mariage arrangé, on ne va pas ramener notre bonne femme ! » Ils ont entre 75 et 95 ans et certains dansent le rock d'une façon formidable ! Je voulais absolument rentrer dans ces endroits parce que même dans les familles, il n'y a pas beaucoup d'anciennes générations, donc là c'était l'endroit idéal pour les voir.



Virtual Seoul © Françoise Huguier



Vous dites avoir pourtant rencontré certaines difficultés avant d'être autorisée à rentrer dans cette colathèque...

Dans la rue, il n'y a aucun problème, mais pour rentrer chez les gens, c'est très compliqué. Pour la « colathèque », pendant trois semaines, ils m'ont dit non. J'ai essayé de faire du charme au propriétaire, ça n'a pas marché. Et j'ai rencontré Monsieur Lee, un client qui se changeait tous les jours, et qui a dit à ses copains de m'accepter. Au bout de trois semaines... mais on connaît cela en photographie, cela peut être aussi dur que cela !

Le même problème s'est-il posé pour les familles coréennes que vous avez photographiées chez elles ?

En fait, le directeur du musée où j'ai exposé plus tard à Séoul a appelé une dame qui travaillait pour une association dans ce quartier qui allait être détruit. C'est elle qui m'a ouvert toutes les portes. Vous savez en Asie, ils ne vous reçoivent jamais chez eux, vous êtes toujours invité à l'extérieur. Au Japon et à Singapour, c'était pareil. Il faut être opiniâtre, c'est le métier qui veut ça, faut pas lâcher !

Au-delà des apparences donc, au sein de ces foyers ou dans les bidonvilles, vous avez pu observer l'envers du décor où le taux de suicide est l'un des plus élevés au monde.

C'est une vie très dure. Parce que pour être bien dans la société, il faut déjà que le père ait un travail, et donc avant cela qu'il ait été étudiant... Les études sont très importantes. Il faut savoir que l'aéroport de Séoul s'arrête pendant les concours d'université, il n'y a aucun avion qui décolle ! Comme au Japon, il y a d'abord l'école et ensuite les cours de soutien jusqu'à 23h. Dans la tradition coréenne qui est confucianiste, il y a trois classes : les lettrés, les commerçants et les artisans. Donc il faut aller à l'université. Le problème, c'est que tout le monde ne trouve pas de travail et qu'il y a un taux de chômage important.

Les familles sont terriblement endettées, car l'appartement, la voiture, les études, l'université ou les cours du soir sont très chers. C'est une véritable angoisse ! Il suffit qu'un enfant rate le concours d'université pour qu'il sache combien les choses seront difficiles pour lui, alors soit il s'exporte, soit il se suicide. Ou si le père a perdu son boulot, alors là c'est direction les bidonvilles. Il n'y a aucune aide de l'État.



Virtual Seoul © Françoise Huguier


Virtual Seoul © Françoise Huguier

 

En lien avec l'angoisse et le rapport à la mort, votre série sur le « Healing Center » (« Centre de guérison ») qui organise de fausses cérémonies funéraires est particulièrement marquante. Racontez-nous cette séance photo qui a dû être pour le moins surréaliste.

Le « Healing Center » où je suis allée appartient à une entreprise de pompes funèbres. Ça ne posait pas de problème d'y photographier, j'étais un peu étonnée. Le concept est récent, il a trois-quatre ans. Tous les clients sont enfermés dans des cercueils pendant un quart d'heure. Il y en a qui ronflent, d'autres qui pleurent et d'autres qui ont peur parce qu'ils sont claustrophobes. Je prenais les photos donc j'étais concentrée. Et quand j'ai demandé aux jeunes sur place – il n'y a pas de vieux - pour quelles raisons ils faisaient cela, un couple m'a répondu qu'une psychologue le leur avait conseillé pour arranger les choses entre eux.

Ces images de Virtual Seoul ont été présentées au Musée d’Histoire de la ville de Séoul, au printemps 2016 : quels retours avez-vous eus ?

Là-bas, la première photo que j'ai mise dans la grande salle, au début de l'exposition, est celle des toilettes pour enfants dans le métro. Les visiteurs étaient sidérés que je prenne cela en photo ! En plus, elle était à l'entrée et sur caisson lumineux, je l'avais fait exprès... Les colathèques les ont frappés aussi. C'est un endroit très mal vu, par les intellectuels notamment, car réservé aux vieux de la classe moyenne.

Vous traitez de la Corée du Sud urbaine, via Séoul, mais ce n'est pas la Corée rurale. Qu'en est-il ?

J'ai fait deux voyages dans une région où il y a des petits villages et des grosses fermes, ce sont les vieux qui y vivent surtout. La jeunesse est dans les villes. C'est en perte de vitesse et en même temps le pays a besoin d'eux.

Au bout du compte, à travers votre expérience à Séoul, est-ce un pays que vous avez aimé ?

Oui ! Même si j'ai une idée politique à son sujet parce que la consommation reste quand même une façon de tenir les gens. Ils sont extrêmement stressés et la pression de la société et de la famille est terrifiante. Je n'y vivrais pas, ce n'est pas ma culture. Par contre, pour un photographe, c'est très jouissif ! Les écrans, les images, la rencontre avec les gens, etc. C'est époustouflant. Tous les soirs avec Julien (Julien Falsimagne, NDLR), on se disait : « On rêve, ce n'est pas possible ! »

Dernière question : quel message voulez-vous faire passer à travers ces photographies ?

Je ne fais jamais passer de message ! S'il y en avait un, ce serait au sujet de la photographie. On a quand même beaucoup de problèmes en ce moment. Le documentaire est un peu regardé de haut, alors qu'à mon avis il est sans doute ce qu'il y a de plus intéressant en photo. Mais les droits d'auteur sont en train de voler en éclat et les finances deviennent compliquées. J'ai toujours travaillé longtemps sur des sujets, mais maintenant ça devient très difficile. Il faut retrouver cette voie ethnographique, prendre le temps de s'inscrire dans une société, même en France, de s’inscrire dans un endroit, de pousser son travail jusqu'au bout, et surtout de raconter quelque chose. C'est très important. Je pense que c'est ça le message : il ne faut pas se décourager ! Il faut y aller !



Propos recueillis par Mona Beruel et Emilie Lemoine.





Emilie Lemoine

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